Mardi 5 février 2008
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par Angélique RICHARD publié dans : Articles autour de l'art-thérapie
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Samedi 9 septembre 2006
La projection Cinématographique, I ragionamenti
 ou l’Art thérapie
 

C’est lors d’une réflexion sur les techniques artistiques utilisées en art-thérapie, sur les déclinaisons et richesses qu’elles inspirent et sur les effets qu’elles peuvent offrir aux patients que je suis arrivée à la problématique suivante : Le cinéma (dans le cadre d’une projection d’un film) ne peut être « un facilitateur » d’exploration de soi-même véritablement efficace dans le cadre de l’Art thérapie. Quelle utilisation peut-on faire d’une médiation afin d’ouvrir un espace d’élaboration pour le patient ?

La médiation comme soutien à l’émergence dedans-dehors

Dans la projection d’un film le patient-spectateur est dans une situation de passivité toute puissante, il absorbe les images peut les mettre en lien avec lui, cependant il se fait constamment guider et ne prends pas la main. Le cinéma a de plus la particularité de réunir toute sorte de forme d’expression, c’est en quelque sorte un art total. Le spectateur est aliéné par la technique, il est saisi par son spectacle.

Dans le cadre d’une thérapie il me semble que travailler d’après un visionnage de film c’est déjà distiller de son désir, de celui du réalisateur également, au patient et lui demander par la suite de sortir de cette image pour aller vers une représentation qui lui est propre c’est le mettre probablement en difficulté.

« Décoller » de la représentation d’autrui que ce soit des personnes ou d’une société pour aller vers une individualité unique me semble être une base en art thérapie alors mettre le patient dans cette problématique me semble quelque peu inadapté. Le thérapeute va accompagner le patient en lui donnant un cadre, une consigne mais cette consigne bien que précise reste assez ouverte pour laisser place à ce qui peut émerger du patient.

Le Cinéma (toujours dans l’idée d’une projection de film) comme technique de médiation va de l’extérieur représenté à l’intérieur de l’individu, l’art thérapie me semble plutôt être conçue et efficace parce qu’elle va permettre à l’angoisse intérieure d’émerger à l’extérieur sous la forme d’une représentation, d’un objet tiers. Ainsi le patient peut se ré-approprier, voir ou ressentir son angoisse avec un peu de distanciation. 

A ce stade nous pourrions dire que l’art thérapie travaille avec l’objet externe ( ce par ce par quoi la pulsion cherche à atteindre son but, ici les objets proposés par des médiations) à l’aide du corps (théâtre, danse par exemple) et des ses perceptions sensorielles pour aller vers une problématique, vers l’émergence de refoulement cette démarche est différente de la psychanalyse dans le sens ou cette dernière travaille uniquement sur une problématique interne en immobilisant le corps (divan).

La psychanalyse appelle le « dedans » en immobilisant le corps et les sens avec la parole (ou le silence), l’art thérapie appelle le « dedans » en mobilisant le corps et les sens à l’aide de techniques artistiques. Les techniques artistiques sont des stimuli, des leviers pour convoquer de façon détournée l’angoisse et les productions sont les objets réceptacles de cette angoisse que le patient peut voir sous un angle autre et plus nets (jp Royol).


L’espace d’élaboration, le retour en soi

Afin d’illustrer cette idée du sens de la direction de l’art thérapie (dedans-dehors) mobilisant l’extérieur (les techniques artistiques) en levier voici une histoire qui pourrait s’apparenter à une art-thérapie :Cosme I de Médicis prends possession du duché de florence en 1540 et décide d’y installer sa famille au palais de la Seigneurie. Pour l’usage qu’il souhaite en faire il faut ré agencer et rénover tout l’intérieur du palais, il fait appel alors à Vasari. Giorgio Vasari passera plus de vingt ans sur cet ouvrage et il s’inspirera de cette réalisation pour l’écriture d’un livre : i ragionamenti qu’il débute 3 ans après l’initiation des travaux. Ce livre est un dialogue en trois parties entre lui et le fils de Cosme I (François I de Médicis). L’artiste imagine qu’il décrit et déchiffre ses œuvres devant un néophyte (François I). Dans cet ouvrage il rencontre le jeune et de leur oisiveté commune ils décident de faire une visite commune du palais et des travaux de vasari.



Vasari choisi de débuter la visite du palais par le haut, le 3ème étage, car c’est ainsi qu’il a lui même débuté ses travaux. Il veut également montrer au jeune homme que le bâtiment est construit avec des fils de fer, comme des fils finissant par un plomb c’est ainsi qu’au lieu de partir du plomb (de l’affect, de l’angoisse en art thérapie) il décide de partir d’en haut. Du haut de ce bâtiment le jeune homme peut voir l’ensemble, le tout (la consigne, la présence du thérapeute, le cadre rassurant).

 Le premier étage est fait de pièce représentant des scènes de la mythologie grecque (L’artiste n’explique pas la signification des scènes au Prince), Vasari déambule devant son jeune ami et se trouve dans une position d’enseignant, le futur est humble, silencieux, à l’écoute (écoute de soi, découverte de la matière, du support). Alors qu’il descendent à l’étage suivant le jeune homme s’enhardi et commence à être plus actif, à poser des questions.

 Il s’aperçoit que les salles du 3ème et du second correspondent : chaque salle de la mythologie correspond à une salle dédié à l’un des membres de sa famille, de ces ancêtres (Le patient passe à l’acte créateur, il est en résonance). François 1er devient vif, précède Vasari dans la visite et lui fait part de ses propres observations (le patient découvre toutes les possibilités de création qu’il peut avoir, son champs créatif s’ouvre pour servir son désir de représentation). Arrivée au 1er étage il découvre alors dans un salle l’ultime piste : un médaillon représentant Cosme I entouré d’Angelot. C’est enfin l’arrivée au plomb qui sous-tendait le fil et le Prince s’en aperçoit « C’est alors la clé et la conclusion des histoires que vous avez faites qui se trouve dans cette salle » (l’affect, l’angoisse pourrait-t-on dire en Art thérapie).

Le spectateur (lecteur et patient pour l’art thérapie) comme le prince, se doit de questionner l’œuvre et d’en comprendre les sens cachés. Vasari par cet écrit nous démontre que c’est de la confrontation, de la discussion entre l’œuvre, l’artiste et le spectateur que la complétude de l’œuvre émerge.

Le patient accompagné par l’art thérapeute autour de sa création peut voir naître l’émergence d’une souffrance et sa construction en globalité.

L’agencement, la visite et le fil de plomb résume la démarche du thérapeute à partir d’une consigne assez universelle (un thème, un lieu, des outils à disposition, un temps, etc.) délivrée et communiquée le patient va descendre vers sa propre structure avec ses moyens et représentations, se dégageant d’une aliénation pour se construire, pour créer. On passe d’un dedans à un dehors.

Ce passage des ragionamenti pourrait illustrer ce qu’est une thérapie réussie, son processus. Dans une projection cinématographique le film arrive comme un bloc, il aliène au désir de l’artiste, il n’y a pas d’échange, ni d’entracte psychique qui permet d’élaborer. Vasari décide par où il commence mais va progressivement dresser un cadre autour de l’œuvre en laissant l’autre se créer ce temps d’entre acte psychique nécessaire à l’élaboration et au retour en soi.

par Louise Nola publié dans : Articles autour de l'art-thérapie
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Jeudi 24 août 2006

La danse des petits pains

Extrait d'un article rédigé au tout début de ma formation

« La ruée vers l’or, comédie muette dont l'action se déroule en Alaska, connaît un succès critique et populaire immédiat. Son producteur, réalisateur et acteur, Charlie Chaplin, transformé en chercheur d'or, y affronte la misère, les ours et la cupidité des hommes. En 1958, un jury international sacrera l'œuvre comme le deuxième plus grand film de tous les temps, après "Le Cuirassé Potemkine" d'Eisenstein tourné la même année. » L’internaute.

 

« La ruée vers l’or c’est l’apologie la plus poussée du personnage, celle qui sollicite le plus clairement notre révolte contre le sort de Charlot » Hervé Bazin, Charlie Chaplin, ed. Petite bibliothèque des Cahiers du Cinéma.

Précisons que ce film, à la différence des autres œuvres de Chaplin, se termine de façon clairement heureuse. De plus, le personnage principal ne retourne pas à son statut social de pauvre mais accède de façon conjointe à la richesse et au bonheur amoureux. Une première version sortira en 1925 et Chaplin effectuera un remaniement complet du film avec une nouvelle sortie en 1942. C’est cette dernière version dans laquelle je vous propose l’analyse d’une scène précise : La danse des petits pains.

 

Ce que nous allons tenter de faire ici c’est une interprétation de la danse des petits pains dans le rêve du petit homme (Charlot). Quelle est la fonction de rêve pour ce personnage interprété avec génie par Chaplin ? Que représente cette scène dans le film ?

Nous travaillerons tout d’abord sur la linéarité de la scène en question (sa description), dans un second temps nous étudierons son contexte avec une approche psychanalytique et ensuite nous tenterons de voir en quoi cette scène est liée avec l’Art Thérapie.

 

1/ Description de la scène :

La thématique de la faim, des repas est très prégnante dans la ruée vers l’or (5 scènes sur 16 au total et la dernière d’entre elles est celle de la danse des petits pains, ensuite le thème ne sera plus évoqué).

Le chapitre de la danse des petits pains débute par le petit homme (Charlot) pauvre qui cherche de l’argent afin d’acheter des victuailles pour le repas du nouvel an. Il a invité à cette occasion celle dont il est amoureux, Georgia, et ses trois amies. Il propose ses services déblayeur de neige à un restaurant qui refuse c’est le drugstore d’à côté qui acceptera. En déblayant la devanture du commerce il envoie à coup de pelle la neige devant le restaurant, le restaurateur finalement rémunère à son tour le petit homme. En dégageant la neige du restaurant il obstrue l’entrée de la prison qui est à côté et s’en va rapidement. La séquence suivante montre une foule se précipitant en habits de soirée dans le Monte-Carlo Dance Hall qui organise une fastueuse soirée de nouvel an puis retour de la caméra chez le petit homme. Cette scène joue sur le contraste du faste au Dance Hall et la modestie des moyens du petit homme dans sa cabane en bois. Cependant, à la mesure de ses moyens il fait une jolie décoration avec bougies, guirlandes et porte à la boutonnière la rose que lui Georgia lui avait offerte. Il y a un poêle sur lequel cuit une dinde et on voit le petit homme disposer des cadeaux à la place de chaque convives et pour lui-même.

Le petit homme entends un bruit à la porte, à la hâte il se recoiffe et va ouvrir la porte : un âne entre dans sa cabane et dévore la moitié de l’un de ses cadeaux, le petit homme le fait sortir. Il troque le cadeau endommagé (qu’il met dans sa poche) et met le sien à la place.


Après l’incident il dresse à nouveau la table, soupire, regarde l’heure (20h-03), lève les yeux au ciel et s’endors. Les quatre invitées apparaissent, ils sont tous attablés. Les jeunes femmes ouvrent leurs cadeaux joyeusement et le remercie. Georgia qui est assise à sa droite est coiffée d’un chapeau serti d’un cœur, elle montre à ses amies ses deux cadeaux (une boite et un petit tableau). Elle remercie le petit homme d’un long regard amoureux.
 
 
 

Les quatre amies demandent à Charlot un discours, ici une voix off nous annonce qu’il est minuit et sur l’image derrière le petit homme on voit un réveil indiquant 20h30. Nous pouvons constater qu’il y a deux temps : le temps de la narration est celui du rêve, le temps du rêve est celui du dormeur. Depuis l’apparition des amies le petit homme ne parle pas, il s’incline lorsqu’on le remercie, souri, etc. Les quatre amies, elles, ne cessent de parler. Lorsqu’elles lui demandent un discours tout d’abord le petit homme balbutie plusieurs fois le prénom de Georgia (c’est la voix off qui nous l’apprend) puis il annonce sa danse des petits pains. Il prend son petit pain puis celui de Georgia et saisi deux fourchettes qu’il pique dans chaque pain. La table est débarrassée, la lumière se tamise. Plein éclairage sur le visage blanc et fardé du petit homme. Il n’y a, à part son visage aucun point lumineux, le plan est serré sur Chaplin, derrière lui le mur en bois, aucun autre personnage n’apparaît dans le champs que lui et sa danse.

 

A la fin de sa prestation il se lève pour saluer sous les applaudissements, Georgia l’embrasse, il s’évanouit et on voit que les bougies ne sont pas vraiment consumées. La caméra nous montre ensuite le petit homme assoupi tout seul sur la table. On peut déduire que cette partie du rêve fût brève 30 minutes environ. Fondu au noir, on découvre Georgia au Dance Hall qui fête le nouvel an, il est minuit la foule se souhaite les vœux et Georgia danse avec Jack le concurrent du petit homme. On voit qu’elle porte la même robe que dans le rêve du petit homme et l’on peut penser que la frontière entre le rêve et la réalité est ténue, ici dans le film.

Georgia saisi le revolver et tire des coups de feu en l’air. On revient au petit homme qui se réveille dans sa cabane, les bougies ont presque toutes fondues. Il ouvre sa porte et on voit son visage triste en plan serré.

 
2/ Contexte :

Rappel des personnages principaux :

- Le petit homme : C’est un tendre et un naïf, il est pauvre, seul, amoureux de Georgia. Remarquons ici que son nom permet une identification plus aisée, qu’il est universel.

- Georgia : Fière, indépendante, c’est la fille populaire de la ville.

- Jack : Séducteur, hommes à femmes, brutal, courtise Georgia et physiquement imposant.

 

Le rêve peut être compris dans son contexte, quel est-il ici ? Alors que le petit homme s’endort nous savons qu’il est amoureux de Georgia qu’il a invité pour le repas du nouvel an. Nous savons également que les jours précédents il a manqué de se faire dévorer par un homme, qu’ il a failli mourir de faim et qu’il a été acculé à manger sa chaussure et une bougie. Il est dans une situation de pauvreté extrême et de fragilité surtout dans son rapport à Jack qui est en quelque sorte son concurrent aux yeux de Georgia. Nous savons aussi qu’il n’est pas originaire de cette ville, qu’il est isolé et solitaire.

Le rêve est l’accomplissement d’un désir inconscient selon Freud, nous allons voir quel est ce rêve et quel est son contenu manifeste. Le contenu manifeste est ce qui est directement accessible, ici pour le petit homme c’est sa séduction qui opère, Georgia vient et tombe dans ses bras. Ce rêve est d’autant plus puissant qu’il peut avoir eu la prémonition que sa dulcinée ne viendrait pas lorsque l’âne entre et dévore le cadeau qu’il s’était fait. Chaplin nous donne à penser que l’âne c’est le petit homme quand la bête mange son cadeau. La danse des petits pains condense plusieurs idées inconscientes du petit homme/Chaplin c’est ce que Freud appelle la condensation, la fusion de plusieurs idées inconscientes. On pourrait dire que la danse des petits pains est un résumé, un condensé de tout le film.

Si l’on ne voit pas dans le rêve les convives se restaurant, c’est les petits pains qui vont servir au petit homme pour son numéro de séduction. Nous avons précédemment évoqué que la nourriture a eu sur lui beaucoup d’influence, qu’il a failli en mourir. La nourriture dans le rêve devient une alliée, elle passe de l’aspect vitale qu’elle avait dans la réalité à un aspect ludique et désacralisée dans le rêve. Les jeunes enfants à un certain stade jouent aussi avec leur nourriture et cela peut nous amener à penser que le fait d’utiliser le jeu avec la nourriture devant Georgia évoque la mère nourricière. Ce pourrait être une régression infantile rassurante pour notre petit homme qui se trouve dans l’attente angoissante d’un premier rendez-vous en réalité. De plus il n’est pas anodin que les pains représentent ses pieds.

Nous avons noté plus haut qu’au début du film le petit homme est si affamé qu’il mange une de ses chaussures (dans la suite du film il porte un bandage au pied droit en guise de chaussure). Dans son rêve il a la maîtrise parfaite de son expression avec cette danse ce qui n’est pas le cas dans la réalité ou il est maladroit. Il n’est pas dans la maîtrise non plus avec Jack ou dans son rapport avec Georgia….Il ne mène pas la danse.

L’invention de cette danse est lisible à deux niveau tout comme le petit homme et Georgia qui appartiennent à deux niveau sociaux différents : Georgia semble être aisée, enjouée et sophistiquée , elle aime danser. Elle verra dans cette danse la maîtrise du petit homme avec la mise en vie d’un danseur. Le petit homme, lui, pauvre au ventre vide nous montre davantage la créativité autour de la nourriture et met l’accent sur l’objet et son détournement. Par conséquent des personnes qui n’ont jamais vu de spectacles de ballerines et qui sont soumises à la faim pourront apprécier la désacralisation de l’objet, être fascinés et des personnes aisées n’ayant aucun problème pour se nourrir apprécieront la maîtrise de la danse et le mime parfait.

 
 En exécutant cette danse on peut penser que Chaplin est maître du sujet, qu’il est tel une marionnette dont les fils sont maîtrisés par elle-même. On peut aussi penser qu’il maîtrise les fils de son désir.

Le rêve accomplit le désir du petit homme, séduire Georgia et faire plaisir à ses amies. Dans le rêve il y parvient visiblement, on voit les sourires, les applaudissements des amies et Georgia qui lui délivre un baiser à la clôture de l’exécution de la danse des petits pains.

Dans la tradition Taoiste il existe un fête nommée la fête des petits pains où l’on s’offre des petits pains qui sont signe de prospérité. La ruée vers l’or est le rêve de prospérité (et d’amour) d’un petit homme qui devient réalité. 

 

3/ La scène de la danse des petits pains :

Nous remarquerons en premier lieu que cette scène est communément appelée la danse des petits pains et non la danse du petit homme ou le rêve du petit homme par exemple. Cette constatation laisse à penser que le petit homme, le personnage tel que nous l’avons connu jusqu’alors laisse place à sa représentation, à sa mise en acte, sa chorégraphie et à ce qui lui donne son caractère unique : l’attributs des petits pains.

Pendant la durée de cette danse (46 sec.) nous voyons bien que les pieds sont les pains, cependant c’est particulièrement dans les dernières secondes qu’une image apparaît : celle de la représentation du bonhomme têtard (ou bonhomme patate). La tête, un buste presque dissimulé par l’éclairage, le costume sombre et les fourchettes plantées dans les pains. C’est cet homme têtard que dessinent les enfants à un certain âge, une tête, un tronc et des jambes filiformes. Cette constatation s’ajoutant au fait qu’il joue à l’aide de la nourriture interpelle l’enfant intérieur chez le spectateur.

 

A quel moment le petit homme décide-t-il de faire cette danse ? Cette question est importante car la réponse nous amène directement à l’Art thérapie.

Les quatre amies demandent au petit homme de faire un discours et lui ne cesse de répéter un seul et même mot : Georgia. C’est ensuite qu’il annonce sa danse. On peut légitimement penser que la danse remplace le dire, que le petit homme ne parvient pas à exprimer oralement ce qu’il souhaite, ce qu’il ressent et qu’il choisi un autre médium. La danse est un langage qui est corporel, un moyen de communication. On peut parler ici de corps communiquant car les mouvements du petit homme sont à l’origine de la communication avec l’autre. Boyer-Labrouche nous dit qu’en tant que langage la danse permet de mettre en scène des fantasmes. Cette danse est une mise en représentation du désir du petit homme pour Georgia. C’est une épiphanie du désir du petit homme par son corps dansant. Notons bien qu’il choisi son pain et celui de celle qu’il aime comme deux éléments indissociables, qui ne vont pas l’un sans l’autre et forment un couple.

En canalisant l’énergie motrice destructrice, la danse est une possibilité de maîtrise des pulsions. Boyer-Labrouche. La satisfaction substitutive deviendra la représentation du désir réprimé. Nous pouvons penser à la danse du paon, lorsqu’il fait la roue et déploie ses couleurs, c’est une danse qui appelle la reproduction. « La danse est la question même de la reproduction », Pierre Legendre dans La passion d’être un autre.

Lorsqu’on observe sa chorégraphie elle légère gracieuse et simple mais le petit homme trouve plus que la pureté et la justesse du mouvement, il trouve la vérité de son désir. Ce qui est surprenant ce sont les expressions de son visage, elles sont en rupture totale avec les expressions précédentes. Le petit homme revêt un masque exprimant un détachement ou du moins une grande aisance qui lui donnerait un air presque « blasé », c’est à l’opposé de ses mimiques de gène, de joies et de plaisir. On dirait que le visage retient un recul, une distanciation quant à sa prestation. Cependant son regard accompagne ses pas, ses « pieds-pains », ils décrivent une ligne horizontale ceci a été modifié dans la version de 1942. En 1925 le petit homme regardait la caméra en face.

Cette représentation de danse et de mime relèvent du génie (Chaplin est l’un des maîtres dans le jeu de l’expression corporelle au cinéma) mais quelque chose nous émeut, au delà de la maîtrise du geste.

 
 

Nous ne savons pas ce qui se joue pour nous spectateur et nous sommes dans l’impossibilité de l’énoncer de façon collective parce que cette danse unique nous renvoie, chacun, à une vérité individuelle. Le petit homme devenu danseur s’est masqué, son masque est le corps de ce qui est « parlé ». C’est un discours masqué et ce que nous en comprenons est le fait de notre propre interprétation. Une très grande majorité des personnes ayant visionné la danse des petits pains diront qu’elles ont aimé (ou adoré…)la danse des petits pains mais chacune de ces personnes aura été touché émotionnellement de façon personnelle. Le petit homme est l’objet du regard des autres avec ce corps mouvant, la fascination qu’exerce sur nous le danseur-mime c’est le fait qu’il montre son corps. Le danseur se met en scène par la chorégraphie. Nous pouvons penser qu’il s’investit comme objet de plaisir, la danse comme expression idéale du narcissisme. Celui qui regarde, lui, se crée un imaginaire en prenant le danseur et ce qu’il produit comme objet de fantasme.

A la fin du film le petit homme rentre en Europe par bateau après avoir fait fortune avec son ami Big Jim. Un journaliste le sollicite pour un interview et lui demande de revêtir ses anciens habits afin de le photographier sur pont du bateau. Il y rencontre Georgia qu’il n’avait plus revu depuis un départ précipité, elle ne sait rien de sa nouvelle situation. Il rejoue avec elle une scène de rencontre qui cette fois-ci fonctionne et abouti à un mariage.

Le désir qui pousse le rêveur à la scène des petits pains est si fort qu’il se concrétise dans la réalité, au dénouement du film.

Photos de capture écran "la ruée vers l'or, charlie Chaplin)

par Louise Nola publié dans : Articles autour de l'art-thérapie
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