Extrait clinique, vignette d'une intervention en art-thérapie dans un EHPAD
Monsieur Luluh a 87 ans il est atteint de maladie d’alzheimer à un stade avancé, mais il ne réside pas dans l’unité de soin protégée. Il est arrivé dans cet EHPAD depuis presque deux ans. Il est des jours ou Monsieur Luluh se met en colère et devient agressif à l’encontre du personnel le plus souvent et plus rarement à l’encontre d’autres résidents. Il est souvent seul ou attablé avec d’autres les échanges sont alors très pauvres, mais son visage demeure très expressif.
C’est en travaillant autour du récit de vie (constitution d’un livret de vie) en atelier individuel que je chemine aux côtés de Monsieur Luluh. Il ne peut pas écrire, je prends note pour lui, je lui propose de choisir des images, de dessiner ou de peindre et à chaque fois je ramène le travail des fois précédentes. Nous avons des « rituels » petites habitudes en référence à notre rencontre : une carafe d’eau pleine et fraiche (Mr Luluh répétera son plaisir de boire un verre d’eau si fraiche), parfois du sirop de menthe et un gâteau que je me débrouille à avoir, car Monsieur Luluh est gourmand. Cette habitude n’est pas anodine Monsieur Luluh l’associe à l’une de ses professions « serveur, patron de bar ».
Ce livret n’est pas une « belle » production académique il a pour vocation d’accueillir de la façon la plus simple et la plus adaptée à Monsieur Luluh ses propos, de lui laisser le plus d’espace de construction possible tout gardant ma main a proximité s’il en a besoin. Peu à peu (alors que l’évolution des différents symptômes s’accélère) je deviens la réalisatrice du livret, mais Mr Luluh demeure l’auteur et conserve le choix.
Alors que nous nous sommes rencontrés pendant trois mois son état va s’aggraver de façon importante (détérioration physique et psychique). Monsieur Luluh continuera à dire, puis il peindra les feuilles avec des couleurs qui seront le fond, le support des dires que nous mettons en pages et enfin il feuillettera son livret quand il sera trop difficile de poursuivre. Monsieur Luluh décédera après un séjour de trois semaines à l’hôpital alors que je lui avais présenté le premier tome relié, le deuxième tome ….
Comme je dois me déplacer dans les différents « secteurs de la résidence » je prends à chaque fois un panier en osier tressé pour transporter du matériel de la réserve à l’endroit de l’atelier : souvent de la peinture, des feuilles de couleurs et vierges, stylos, feutres, revues. Ce panier a souvent attiré les résidents qui sont issus d’un milieu rural et ont eux-même tressés l’osier ou en ont le souvenir. Les détails importent.
Un jour alors que Monsieur Luluh est seul à une table, il paraît désemparé et marmonne quelques propos que je ne saisis pas. Je m’approche de lui et me présente. Je lui demande si je peux m’asseoir, il me répond que oui mais qu’il n’a rien à m’offrir à boire : c’est alors que je comprend son embarras et ses propos : une carafe pleine devant lui, mais pas de verre : Monsieur Luluh ne sait pas où se trouvent les verres et il a soif .
Autour d’un verre d’eau fraiche Monsieur Luluh retrouve retrouve le sourire et me demande ce qu’il y a dans mon panier. Je lui montre. Monsieur Luluh comprend de tout ce bric à brac une chose dit-il : mon travail n’a pas l’air facile et le voilà qui commence alors à me parler de sa vie professionnelle. C’est ainsi que chaque semaine je propose un temps d’atelier individuel à Monsieur Luluh pendant lequel il raconte des traces de sa vie que je mets sur des feuilles en lui demandant des précisions en faisant des recherches sur les sujets qu’il aborde je lui propose de relire les ce qui a été tissé jusqu’alors et de choisir des images, de dessiner. Ainsi Monsieur Luluh raconte et parfois met en acte les moments de sa vie qui paraissent le sortir de l’état quelque peu mutique dans lequel il se trouve. Il s’anime à raconter, se répète aussi souvent .
Le fait de retrouver ce qui a été dit et fait les fois précédentes le relance vers d’autres souvenirs ou lui en font développer ou préciser certains. Après trois ou quatre rencontres il me reconnaît systématiquement je suis apelée « ma petite » ainsi nommée il n’y a plus d’embarras avec le souvenir d’un prénom…
Il associe nos ateliers de récit de vie au labeur professionnel souvent, aussi cela lui donne du « travail », se pourrait-il qu’il se sente narcissiquement revalorisé par ces rencontres ? Il semblerait que désormais avec ces ateliers Mr Luluh ait un travail et que ceci l’inscrive à nouveau dans un environnement où il à sa place, son utilité et qu’il se sente valorisé et reconnu enfin sous cette idée de labeur. Il redevient à nouveau ce sujet trébuchant dans les trous de sa mémoire, mais faisant tout de même chemin en bricolant comme il peut.
Il quitte ainsi la posture inconfortable d’objet de soin désorienté, son agressivité est apaisée en effet il comme euphorisé par ces ateliers et lorsqu’ils sont terminés il va s’asseoir près de quelques autres résidents et tente de plaisanter ou sourit. Il accepte les questions (simples) des soignants et répond souvent de façon souvent adaptée ou bien masque la défaillance par un trait d’esprit.
La particularité de la liste c’est qu’elle dit tout et qu’elle ne dit rien, elle
ouvre vers l’infini, les multiples, les associations innombrables. Elle nomme ce qui pour fait clin d’œil à cette
pensée lacanienne : tuer la chose par le fait même de la nommer mais….
Aujourd’hui, cette année même, il me semble c’est le mot de l’année : la liste.
L’apogée est actuelle dans le « domaine culturel médiatisé » avec l’exposition del’ caro Umberto eco au Louvre « Mille et tre : vertiges de la liste »1 je ne pourrais pas voir cette exposition pour autant si certains visiteurs veulent en dire quelque chose sur ce blog…
Il y a eu également Charles Dantzig2 avec son encyclopédie capricieuse du tout et du rien paru il y a quelques temps il disait quelque part dans l’ouvrage « Une liste serait-elle une boite à papillons vivants ? » . Aussi ce jeune écrivain surprenant, Bernard Quiriny avec ces Contes carnivores 3 tourne autour (des listes et catalogues) dans certaines de ces nouvelles : « Quelques écrivains, tous morts » ou dans les trois projets de Pierre Gould (« annuaire permanent des donneurs de leçons, guide des écrivains surestimés, anthologies des jurisprudences gondolantes »).
Bien avant, avant encore, il y avait Sei Shônagon, femme de lettres Japonaise qui
écrit vers l’an 1000-1001 le livre Notes de chevets 4. Ce livre est
considéré, comme…inclassable.
En parallèle d’un chemin artistique de plus en plus usité c’est aussi dans la société, dans notre quotidien que la liste prends de l’ampleur.
Dans une interview qu’Eco donne à Télérama http://www.telerama.fr/livre/umberto-eco-internet-encourage-la-lecture-de-livres-parce-qu-il-augmente-la-curiosite,47983.php
- http://www.telerama.fr/livre/umberto-eco-internet-encourage-la-lecture-de-livres-parce-qu-il-augmente-la-curiosite,47983.
L’écrivain parle du concours que porte internet à ce développement, je ne pense que ce soit la seule raison il en est d’autres
notamment l’inabouti, l'ouverture et ce qui fait que la forme n’est jamais définitive. Eco parle de poésie et évoque les « et cætera » des fins ( ?) de listes. C’est là justement qu’il me semble qu’il y a voir en art-thérapie : dans les
et cætera.
Et cætera
Une des idées de la médiation est de laisser aller la spontanéité d’expression du patient, de la favoriser en l’ accompagnant de façon
discrète quand nécessaire. Ainsi le patient pourra, s’il le souhaite observer ce qui a fait trace et peut-être en dire quelque chose.
Avec l’écriture comme médiation ce n’est pas le plus aisé. Le mot "termine ou clos quelque chose" m’ont dit parfois les patients, ceci est un ressenti. Il est un fait que souvent l’écriture est
perçue majoritairement comme synthétique, formelle, pragmatique par les patients. C’est d’air alors dont il est nécessaire (un peu comme les listes qui classent, claquent, ferment). Au lieu de
coller il faudrait voir si peut décoller, déjà un peu.
La possibilité de jouer avec les mots peut être suggérée alors dans les ateliers (cadavres exquis, écriture automatique, etc.). La liste peut alors devenir l’appogiature d’un : vers autre chose, d’une butée dépassée, d’autres possibles, sans fin, la fenêtre ouverte. Elle peut aussi permettre de faire le lien avec autrui et se compléter, avec d’autres.
Il s'agit d'un message qu’un ami m’a envoyé suite à sa visite d’une exposition à la Biennale de Lyon.
Témoignage que j’ai trouvé spontané, poetique et bien vivant ou ce que la rencontre avec une œuvre peut produire ….
Evidemment vous pourrez bien demander qui est ce voleur, il a déjà changé depuis…Mais qu'il se méfie, un voleur volé pourrait donner de l’écho à ce qui paraît une anedocte.
Oeuvre de Dora Garcia "Steal
me"
« - C'est une artiste, Dora Garcia, qui expose à la sucrière une oeuvre constituée de livres identiques exposés sur un socle, sur chaque livre est écrit " STEAL ME".
Alors dès que le gardien a eu le dos tourné je l'ai volé.
Deux secondes après je suis redescendu sur terre, et là grosse montée d'angoisse ( style " - Nico tu as sous ton mentaux une oeuvre d'art, t'es vraiment trop premier degré, ça devait être une simple provocation permettant d'interroger le spectateur sur la distance entre l'oeuvre et son public, je sais pas une sorte de truc concept")
Et c'est là qu'a commencé un méga périple ( il me restait 2 étages d'expo à voir, il y en a 3 à la sucrière).
Les gardiens ont commencé à me regarder bizarrement, mais je me suis dit que j'étais parano ( En réalité, y avait un grand trou dans l'oeuvre de Garcia parce que le livre que j avais volé se trouvé au milieu, donc les gardiens avait été rapidement au courant).
Je n’arrive vraiment pas à être naturel : je m'arrête à une vidéo d'artiste, tourne autour d'un objet rond et bizarre exposé au milieu d'une salle et fini finalement par trouver un peu de repos dans une cabane de plage reconstituée dans laquelle une video de … plage est exposée.
Un garde passe, talkie à la main, il me dit bonjour ... je lui dit bonjour... à cet instant je suis persuadé de me faire arrêter et de passer la journée au poste de police, je voit deja mon image au journal de france 2 avec un commentaire du style " un jeune psychologue, qui n'a apparemment pas compris la notion de concept dans l'art contemporain pris en flagrant délit de vol ... "
A cet instant je me dit que je suis fichu, que ma carrière est finie et que je vais devoir me muscler dès maintenant pour me préparer à la prison.
Un autre gardien un peu plus loin dans une salle sombre avec un haut parleur qui diffuse un son ultra grave : "bonjour monsieur " . Je me sent à cet instant sérieusement traqué, il faut que je repose le livre, mais où ? impossible il y a des caméras, et si on ne m'a pas vu ? Qu’il y a encore un doute ?! Et si on me voit le sortir de sous ma veste sur les caméras ...?!!!!Alors je descend les étages d'un pas nonchalant ( mais j'enjambe trois marches à la fois ). J'arrive à la sortie, je me dis que c'est foutu, il y a deux gardiens qui semblent m'attendre, je suis mal... Je les salut...il ne se passe rien et je suis dehors!!!!!!!
Je prend le bus ( 5 arrets) puis le metro ( 7 stations) je marche ( 700 mètres) et m'arrête à un petit bar, j'ouvre enfin le livre et là, là ... Je me dis que je viens de vivre l'expérience la plus intense de ma vie de spectateur d'oeuvre !!!! Bravo l'artiste ça c'est de l'interaction avec le public!!! »
Nico
Calder mobile
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